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  • L’Éducation, notre Dénominateur Commun

Le travail est – il asservissement ou libération ?

INTRODUCTION

Notre planète, notre environnement ont été transformés peu à peu par le travail des hommes depuis la Préhistoire. Le défrichement des forêts fut la première grande modification apportée aux paysages en Europe. Par exemple en Gaule, dans l’Antiquité, le pays était recouvert de vastes forêts. Conjointement à ce grand travail de défrichage des forêts qui dura des siècles, il y eut le travail de la terre, le développement de l’agriculture, la construction des routes, l’apparition des cités, des villages… En substance, l’on peut dire que le travail des hommes, en général, a changé la face de la Terre et il y a peu d’endroits dans la nature où l’on ne voit aucun élément indiquant une présence humaine. Ainsi, quand on se promène dans la campagne, il y a peu de lieux complétement naturels ; c’est-à-dire où l’on ne trouve nulle trace du travail humain. Car les chemins  sont entretenus par le travail des hommes, parfois des poteaux électriques montrent encore la présence d’un labeur humain. On peut regretter que notre environnement ne soit plus vierge en quelque sorte, mais en même temps si nous pouvons nous mouvoir dans la campagne, c’est grâce au travail humain. Comment ferions-nous sans  routes, sans chemins, sans barrages pour circuler dans ces contrées ? La nature a été rendue plus hospitalière pour le genre humain grâce au travail des hommes, et les espaces vraiment sauvages se font de plus en plus rares sur notre planète. Cela donne une sorte de vertige philosophique quand on pense à l’énorme et immense dépense manuelle de travail humain qu’il a fallu réaliser pour que l’Humanité contrôle enfin son environnement. Malheureusement, le travail humain provoque aujourd’hui des problèmes écologiques graves, mais tel n’est pas l’objet de nos propos dans l’examen de cette problématique.

Ce vertige philosophique que l’on peut ressentir en prenant conscience du poids du travail humain sur le domptage de la nature, nous amène aussi à réfléchir sur la valeur du travail en elle-même. Le travail est-il asservissement ou libération ? Au départ, le travail des êtres humains était essentiellement l’art de la chasse, l’art de tailler les silex, la cueillette, le tannage des peaux de bêtes… Mais de nos jours, le travail a complétement changé. Relève-t-il encore de la survie (ne pas sombrer dans la clochardisation, par exemple). Ou bien exprime-t-il  de la créativité, du plaisir de faire et de produire des objets, des grandes œuvres ? Le travail est-il simplement une obligation sociale,  une servitude à laquelle l’homme ne peut échapper, ou bien l’expression de l’épanouissement de la personnalité humaine ?

PREMIERE PARTIE : LE TRAVAIL, SOUS CERTAINS ASPECTS, APPARAIT COMME UNE ALIENATION.

Si nous employons le terme « aliénation » qui est particulièrement fort, c’est pour montrer qu’il arrive que le travail dépossède l’homme de lui-même.

Premier argument : D’un point de vue étymologique et mythologique ; le travail est perçu comme un asservissement. En premier lieu, si l’on se réfère à l’étymologie du mot travail qui est en latin, « tripalium », cela donne une connotation particulièrement négative au terme « travail ». En effet, le mot « tripalium » désigne un instrument de trois pieux destiné à maintenir les bœufs ou les chevaux pour les ferrer. Cet objet pratique et indispensable pour le maréchal-ferrant permettait de faire rester immobile les animaux. Autrement dit, d’après son étymologie, le travail nous maintiendrait dans une situation désagréable, nous ferait faire un effort considérable sur nous-même telles les bêtes maintenues de force par le tripalium. Dans cette perspective, le mot travail semble être quelque part même un instrument de torture.

Mythologiquement, avec le récit de la chute originelle d’Adam et Eve, on retrouve le travail vu comme un esclavage. Traditionnellement, en effet, le mythe fondateur de la civilisation occidentale présente le travail comme une malédiction. Ainsi après avoir mangé du fruit de la connaissance du Bien et du Mal, Adam et Eve sont punis et chassés du jardin d’Eden. La femme est maudite par l’accouchement qui se fera désormais dans la souffrance : « Tu accoucheras dans la douleur » lui dit Dieu, et quand une femme commence à accoucher, on lui dit  d’ailleurs qu’elle rentre « en travail » ! Quant à l’homme, Dieu le maudit en lui assénant la sentence suivante : « Désormais, tu gagneras ton pain à la sueur de ton front ! » Dans ce mythe, le travail est donc vu comme une malédiction, une nécessité pour survivre. L’homme, dans ce récit symbolique, ne va pas travailler par choix, mais par obligation. Avec le Paradis perdu, le travail devient le fardeau qu’il faut assumer chaque jour pour gagner sa pitance, pour survivre.

Deuxième argument : Historiquement, le travail a été longtemps considéré comme dégradant, surtout le travail manuel. Cependant, il est arrivé dans l’Antiquité qu’il y ait des esclaves précepteurs ou encore médecins ! Le travail dit « intellectuel » pouvait très bien être dévolu à des esclaves. Mais ce type de cas était minoritaire, les esclaves accomplissaient surtout les dures tâches manuelles.

En Grèce Antique, ce qui distinguait l’homme libre de l’esclave, c’était le travail. A Athènes, l’homme libre de son temps, le citoyen profitait de son loisir perpétuel pour participer à la vie politique de sa cité. Et dans la cité d’Epidaure, (toujours en Grèce Antique), l’infamie attachée aux travaux manuels était tel que l’Etat fut obligé de constituer un service administratif confié à des esclaves publics pour accomplir ces tâches manuelles !

Au Moyen-Âge, le travail de la terre était vu comme dégradant, il était donc laissé aux classes socialement inférieures : les serfs. Quant aux nobles, ils étaient les gérants des terres, ou bien des militaires, voire des religieux haut placés. Au Moyen-Âge, on disait ainsi aux femmes de la noblesse qu’il fallait qu’elles aient trois fils : un pour reprendre l’héritage, un pour le clergé, et un pour l’honneur militaire. Autrement dit, au Moyen-Âge, seuls quelques postes de travail étaient valorisés (art militaire, rentier, religieux de haut rang), les autres travaux étaient perçus comme avilissants.

Puis à l’âge moderne, avec la Révolution Industrielle au XIXème siècle,, c’est le travail ouvrier qui est devenu aliénant. Le fondateur de la Ford Motor Company, Henri Ford (1863-19444) créa la production en série des automobiles et dans le même temps, le travail manuel fut rendu difficile par la parcellisation des tâches dans le monde ouvrier (c’est le Fordisme). Puis le Taylorisme accentua cette tendance consistant en l’émiettement du travail ouvrier, ce fut la massification du travail à la chaîne. Taylor (1856-1915) concentra ses efforts essentiellement sur la rationalisation du travail au niveau des ateliers de production. Sur la chaîne de production d’objets manufacturés, chaque mouvement, chaque geste fut codifié. L’ouvrier fut astreint alors à effectuer des tâches simples et répétitives rendant son travail abrutissant, donc aliénant.

Troisième argument : Le travail est asservissant, car il permet un contrôle social pernicieux sur le peuple. Michel Foucault dans Histoire de la Folie à l’âge classique a bien mis ceci en relief en narrant l’épisode de ce qu’on a appelé en anglais les workhouse. Le terme « workhouse » est  spécifique à l’Angleterre, mais toute l’Europe au XVIIème siècle a connu la création de « maisons de travail », seulement en France, on appelait ça hypocritement les Hôpitaux Généraux. Il faut dire qu’au XVIIème siècle en France, la situation sociale était explosive. Par exemple, à Paris, suite aux guerres de religion sous Henri IV pour 100 000 habitants, il y avait 30 000 mendiants. Les rues de la capitale devenaient insécurisantes et malpropres. En 1606, un arrêt du Parlement ordonna que les mendiants n’errent plus dans Paris sous peine d’être fouettés sur la place publique et d’être marqués à l’épaule. En 1607, une compagnie d’archers interdisait l’accès de Paris aux sans-domiciles. Mais cela ne suffit pas à endiguer la situation. Alors pour remédier plus efficacement au problème, on va créer des asiles pour offrir travail, gite et couverts aux plus démunis. Louis XIII va faire enfermer dans ce type d’asiles mendiants et vagabonds. Hommes et femmes sont séparés, les enfants doivent travailler également. Au début, en France, les femmes et les enfants sont occupés à la fabrication de bas et de boutons, tandis que les hommes doivent brasser de la bière, moudre de la farine, scier du bois ou encore battre le ciment. Cet internement forcé des pauvres va affecter peu à peu l’ensemble des Etats Européens (Hollande, Italie, Espagne, Allemagne).

Mais c’est en 1656, sous Louis XIV qu’a lieu en France la véritable apparition des Hôpitaux Généraux, le chômeur n’est plus chassé ou puni, la Nation va le prendre en charge, mais au prix de sa liberté individuelle. Ce renfermement des pauvres en des lieux spécifiques et où ils doivent travailler a été notamment voulu par un groupe de dévots laïcs : l’Ordre du Saint Sacrement ! La mise au travail des pauvres est faite soi-disant au nom de leur salut, il s’agit de sauver ces pensionnaires de l’oisiveté, vue comme un péché. Comme le dit Foucault : « Les chômeurs ont droit à être nourris (rations minimales !), mais ils doivent accepter la contrainte morale et physique de l’internement » Consécutivement à la création de ces hospices quelque peu particuliers, en 1657, Louis XIV décréta la tolérance zéro pour le vagabondage : la mendicité fut interdite sous peine du fouet à la première arrestation, et c’étaient les galères s’il y avait une deuxième arrestation ! A la veille de la Révolution, la France comptait encore 32 hôpitaux généraux.

Quant à l’Angleterre, les workhouse se multiplièrent (on y retrouvait toutes sortes d’indigents : personnes âgées, handicapés, « faibles d’esprit », filles-mères…) La discipline y était très stricte (mise au cachot, privation de nourriture au moindre manquement). Ce phénomène dura longtemps en Grande Bretagne de 1601 à 1948. En 1834, ces asiles répressifs occultèrent totalement l’idée de réinsertion. Les bâtiments des workhouse ressemblaient à des prisons, on devait y travailler de 11 à 14 heures par jour. Même les personnes âgées étaient mises à contribution, elles étaient chargées des tâches domestiques comme le nettoyage des salles, les corvées de bois. Le phénomène en Angleterre prit prendre une ampleur gigantesque, ainsi en 1840, on comptait environ l’existence de 300 workhouses. En échange d’un maigre logis et d’une maigre pitance, les pauvres travaillaient quasiment gratuitement pour l’Etat !

Ce fut la naissance de l’Assistance sociale, si l’on peut dire. Ce qu’il est important de voir à travers ce phénomène européen d’un autre âge, c’est que le travail était vu non seulement comme une nécessité sociale, mais aussi comme une obligation morale (puisque ne pas travailler est en quelque sorte vu comme un péché). Chaque maison de travail finit aussi par se spécialiser dans telle ou telle sorte de tâches comme le polissage de verres d’optique à Nuremberg par exemple, le travail du bois à Brême, à Hambourg. Comme les pauvres sont sous-payés dans ces hospices, ils créent d’autres pauvres. C’est un des effets pervers des workhouse : créer une concurrence déloyale pour les autres travailleurs qui ne travaillent pas à un aussi bas coût. Mais le travail ici n’était pas tant considéré pour son rendement économique et sa puissance productive, mais surtout il était perçu comme un certain enchantement moral.

Ce type de raisonnement, faire travailler les pauvres pour qu’ils ne se révoltent pas, a souvent été prisé par ceux qui ont le pouvoir politique. Ainsi Napoléon en 1807 déclarait : « Plus mes peuples travailleront, moins il y aura de vices. Je suis l’Autorité… et je serais disposé à ordonner que le dimanche, passé l’heure des offices, les boutiques fussent ouvertes et les ouvriers rendus à leur travail ». Même le dimanche, jour chômé est ici perçu comme menaçant l’ordre public. Napoléon voyait dans le travail une sorte de contrôle social. Le travail est donc, un asservissement pour l’homme dans ce cas-là, car il empêche l’émancipation politique et sociale des individus. Dans Aurore (livre 3, paragraphe 173), Nietzsche déclare d’ailleurs : « Le travail est la meilleure des polices ». Derrière « la glorification du travail », l’homme qui philosophe «  à coups de marteau » suspecte une louange intéressée, « Ainsi une société où l’on travaille dur en permanence aura davantage de sécurité, et l’on adore aujourd’hui la sécurité comme une divinité suprême ». Nietzsche a écrit ce texte en 1881 en pleine révolution industrielle. Les ouvriers travaillaient énormément (souvent plus de douze heures par jour !), le travail des enfants était autorisé ; ils étaient encore plus sous-payés que les adultes, ils étaient astreints aux mêmes horaires de travail ! Le travail peut donc être aliénant, car il est un instrument de domination sur les classes sociales pauvres.

Mais actuellement dans le Tiers-Monde, (les entreprises ont été massivement délocalisées dans ces zones), le travail est toujours majoritairement sous-payé, et les conditions de travail sont déplorables (notamment  horaires à rallonge). L’esclavage antique n’existe plus en tant que tel, mais il a été remplacé par une forme plus sournoise, l’esclavage économique. Les Occidentaux, en consommant massivement des produits faits dans les pays en voie de développement cautionnent (sans le vouloir vraiment consciemment) ce type d’exploitation qui est la conséquence logique d’un capitalisme sauvage.

Quatrième argument : Le travail peut être abrutissant aussi quand il est inintéressant, ce qui arrive fatalement avec le travail à la chaîne. Ce type de travail peut induire à la longue des troubles psychiatriques graves. Et Marx, dans le Capital s’exclamait ainsi sur le travail à la chaîne : « L’ouvrier n’a le sentiment d’être lui-même qu’en dehors du travail et dans le travail, il  se sent en dehors de soi, il est comme chez lui quand il ne travaille pas, et quand il travaille, il ne se sent pas chez lui ».A ce propos, Proudhon déclarait : « L’ouvrier n’est plus que l’appendice de la machine ». Le Fordisme, puis le Taylorisme ont permis un rendement supérieur aux entreprises, mais cela s’est fait au détriment des conditions de travail. Avec le travail à la chaîne, le travailleur n’est plus un artisan qui a un savoir-faire, il est transformé en une sorte d’automate. Marx et Proudhon soulignent donc la dépersonnalisation qu’implique le travail à la chaîne. Dépersonnalisation car le travail ici n’est pas créatif.

Les horaires fastidieux de beaucoup de travail sont aussi souvent peu conciliables avec la vie sentimentale et familiale. Certaines professions, comme la restauration, sont touchées par ce problème. Et puis même si le travail est intéressant, il peut devenir quand même aliénant s’il implique trop d’heures de travail (par exemple, avocats surchargés de dossiers, médecins de campagne). Les horaires de travail inhumains pour les ouvriers autrefois provoquaient l’abrutissement. Pour la plupart des hommes, en Occident auparavant, le travail était d’autant plus un avilissement  qu’il était une obligation économique.

Enfin, il y a le problème difficile du travail fatigant physiquement, comme travailler dans les mines par exemple. Le travail fatigant physiquement amène rapidement et prématurément au vieillissement de l’organisme. Pour toutes ces raisons (travail inintéressant, répétitif, horaires fastidieux et à rallonge, travail fatigant physiquement), le travail est aliénant, car abrutissant.

TRANSITION

Nous n’avons examiné jusqu’ici que les aspects négatifs du travail, voyons maintenant en quoi le travail, au contraire, peut être épanouissant et libérateur.

DEUXIEME PARTIE : LE TRAVAIL COMME LIBERATION

Premier argument : Le travail, même fatigant et aliénant peut conduire à une prise de conscience de l’individu exploité, et peut permettre d’accéder ainsi à une saine révolte. Si de plus l’individu exploité se rallie à d’autres travailleurs « esclavagisés », le travail peut conduire à une prise de pouvoir. Cette prise de conscience de soi qui passe par le travail est examinée par Hegel dans la très célèbre « dialectique du maître et de l’esclave », que l’on trouve rédigée dans la Phénoménologie de l’Esprit. Le maître vis-à-vis de l’esclave, nous dit Hegel, a deux avantages sur lui : le maître  a la jouissance du travail de l’esclave et il bénéficie de la liberté. Au premier abord, l’esclave semble donc être complétement désavantagé par rapport au maître, il n’est pas propriétaire  des objets qu’il produit ni des services qu’il rend à son maître, et il a renoncé à sa liberté en se soumettant à son maître. Mais l’un et l’autre, l’esclave comme le maître ont soif de reconnaissance. Le problème c’est que le maître bénéficie d’une reconnaissance par un être « esclavagisé », donc dévalué. Ce n’est pas très reluisant d’être reconnu par un être qu’on sous-estime ! Par ailleurs, l’esclave veut lui aussi être reconnu, et il cherche cette reconnaissance par le travail qu’il produit pour son maître. Mais l’esclave, selon Hegel, est « quelque part » responsable de son infortune, car il a préféré se soumettre plutôt que de risquer sa vie pour sa liberté ; il a renoncé à « la lutte à mort » avec le maître, l’autre conscience. Car il faut préciser que quand deux consciences se rencontrent, pour Hegel, il se fait une lutte à mort ; et c’est celui qui prend le plus de risques pour sa vie, qui va être vainqueur de ce combat pour la reconnaissance de soi. Cependant, au fur et à mesure que l’esclave travaille pour le maître, avec le temps passant, le maître se repose sur celui qu’il domine, il devient dépendant de son esclave. Ainsi, peu à peu se produit un changement dans le rapport de forces entre la conscience de l’esclave et la conscience du maître. Le maître devient un incapable qui se contente de jouir du travail de son esclave ; il rentre dans la passivité et l’oisiveté, (voire la décadence !). Pendant ce temps, l’esclave à force de travailler, acquiert un certain savoir-faire. De plus, il est actif vis à vis de la réalité et du monde qui l’entoure, contrairement à son maître. En se confrontant à la réalité par son travail, la conscience de l’esclave s’élève jusqu’à la prise de pouvoir. Le travail dans la « dialectique du maître et de l’esclave » est fondamentalement positif : l’esclave se libère parce qu’il travaille, tandis que le maître se met à végéter dans la jouissance de sa situation. Sans travail, le maître a fini par devenir « esclave de son esclave ».

L’on voit bien à travers cette fameuse « dialectique du maître et de l’esclave », que le travail peut être libérateur, créateur de savoir-faire, qui finalement se transforme en savoir-être grâce à la prise de conscience qui aboutit à la révolte. C’est pourquoi un des commentateurs de Hegel en méditant sur la dialectique hégélienne, Alexandre Kojève écrit : « L’avenir et l’Histoire appartiennent non au maître-guerrier, qui ou bien meurt, ou bien se maintient indéfiniment dans l’identité avec soi-même, mais à l’esclave travailleur ». Actuellement, cette considération de Kojève se vérifie d’un point de vue géopolitique puisque l’Occident a perdu beaucoup de son industrie et est devenu décadent et dépendant des pays du Tiers-monde où se trouve la masse des travailleurs producteurs des objets manufacturés que nous consommons (et que nous achetons à des prix injustement bas très souvent). Le chômage massif qui s’est installé en Europe de l’Ouest est notamment un signe majeur de décadence : une société qui n’offre plus de travail devient désespérante. Le travail est indispensable pour la survie d’une société.

Deuxième argument : Le travail est libérateur parce qu’il permet de transformer la nature, et de la parcourir. Le travail nous fait investir tous les espaces de la réalité. Grâce au travail des hommes, des infrastructures phénoménales ont pu être bâties, aboutissant à une certaine maîtrise de la nature. Par exemple, le canal de Panama, qui fait 77 kilomètres de long, traverse l’isthme de Panama en Amérique Centrale, reliant ainsi l’Océan Pacifique à l’Océan Atlantique. Ce genre de chantier demande une masse considérable de main d’œuvre.

Autre exemple, le tunnel sous la Manche long de 50 kilomètres dont 38 kilomètres sous la mer, fait relier la France au Royaume-Uni. La construction de ce tunnel a demandé le travail de 15 000 personnes (ouvriers, ingénieurs, géologues, informaticiens).  Maîtriser la nature nécessite la présence physique concrète de l’espace terrestre, maritime et aérien. Sans les aviateurs, les capitaines et les marins, il n’y a plus de maîtrise des différents espaces. Par le travail, l’homme a changé la face de la Terre et a rendu notre environnement plus hospitalier. C’est pourquoi Max Weber a écrit : «  L’homme est comme l’intendant de Dieu ». Aucun autre être sur Terre n’est capable de modifier ainsi son environnement. Pour remplir cette fonction d’intendant, il y a une seule arme : le travail.

Cependant, la maîtrise de la nature passe par un entretien régulier des chemins, des routes, des canaux, des tunnels. La nature reprend facilement ses droits, l’herbe et les plantes finissent par surgir même au milieu de surfaces macadamisées. Le travail des hommes doit donc être continu, si l’Humanité veut maîtriser son environnement.

Troisième argument : Le travail est libérateur, car il permet de développer toutes les potentialités, tous les talents de l’homme. Le travail amène l’être humain à l’épanouissement de toute la perfectibilité dont est capable son espèce. Dans cet ordre d’idées, Jules Renard a écrit : « Le travail pense, la paresse songe ». Le travail scolaire, par exemple, demande à l’écolier de réviser ses leçons, de retenir par cœur un savoir. Ainsi le travail humain développe entre autre la mémoire. Si on demande à l’élève d’écrire une rédaction en racontant une fiction, l’élève doit faire cogiter son imagination. Si l’élève doit résoudre un problème mathématique, il doit faire fonctionner, ce que Pascal appelait « l’esprit de géométrie », c’est-à-dire qu’il doit user de la logique de son esprit. Tout travail demande aussi l’acquisition d’un savoir technique. Par exemple, l’écolier pour rédiger n’importe quel devoir (littéraire ou mathématique entre autre) a besoin aussi de savoir écrire. Or, écrire nécessite d’avoir acquis une certaine habileté à manier son stylo. Par ailleurs, l’élève a dû mémoriser les lettres de l’alphabet et appris à associer les syllabes entre elles ; il a dû apprendre à coordonner ses gestes pour tracer les lettes sur le papier (comme la couturière manie avec prouesse son aiguille, comme le boulanger a le « coup de main » pour palper sa pâte à pain, et comme le chirurgien se sert avec adresse de son bistouri). Toutes les facultés de l’homme sont à l’œuvre dans le travail : (sauf dans le travail à la chaîne bien sûr) mémoire, imagination, logique, savoir-faire. Car dans le travail, le cerveau pense, mais il faut  aussi la main pour concrétiser la pensée : par exemple, un sculpteur pense à un sujet d’étude, mais il faut ensuite qu’il palpe la matière en elle-même pour faire une œuvre d’art. Avec le travail, l’homme n’est pas simplement « homo erectus (c’est-à-dire l’homme debout), il est « homo faber » (celui qui fabrique). Marx dans le Capital remarque que le travail modifie notre rapport à la nature, à la matière, mais aussi change la propre nature de l’homme : «  En même temps que l’homme agit par ce mouvement sur la nature extérieure et la modifie, il modifie sa propre nature, et développe les facultés qui y sommeillent ». Sans le travail, l’homme ne serait pas aussi intelligent qu’il l’est aujourd’hui. L’animal, pour être inséré dans son environnement n’a pas besoin comme l’homme de faire cogiter son cerveau. L’animal, pour survivre n’a qu’à se servir de son instinct ; ainsi les oiseaux savent d’instinct à la saison des amours comment fabriquer leur nid. Par contre, les êtres humains pour avoir des abris ont dû inventer à se servir de branchages pour construire des cabanes, par exemple. Puis au fur et à mesure du déroulement des temps historiques, l’homme a su construire des maisons en pierre, en béton, … Et comme le remarque aussi Marx, seul l’homme travaille : « Une araignée fait des opérations qui ressemblent à celles du tisserand, et l’abeille confond par la structure de ces cellules de cire l’habileté de plus d’un architecte. Mais ce qui distingue dès l’abord le plus mauvais architecte de l’abeille la plus experte, c’est qu’il a construit la cellule dans sa tête avant de la construire dans la ruche ». Marx souligne donc que les insectes peuvent avoir une grande dextérité, l’araignée qui tisse sa toile fait penser au tisserand ; l’abeille qui  réalise des alvéoles parfaitement hexagonales paraît presque connaître la géométrie ! Mais il n’en est rien. L’abeille n’a pas grand mérite à réussir parfaitement ses alvéoles, elle ne fait que suivre son instinct. Par contre, l’homme qui construit une maison doit avoir son plan préétabli dans sa tête. Le travail est le produit de l’intelligence, tandis que l’instinct est un automatisme. Seul l’homme travaille, car seul il est capable d’une activité  pensée, consciente productrice. Donc, le travail ne fait pas que transformer la nature extérieure (notre environnement), mais il modifie aussi notre nature intérieure (notre intellect). Le travail, autrement dit, a rendu l’homme plus intelligent.

Quatrième argument : Le travail donne une raison de vivre, en ce sens, il est libérateur.

  1. Le travail est libérateur car permet d’échapper à l’ennui.

L’ennui est un mal considérable, c’est le temps qui s’étire indéfiniment au niveau de la conscience. Heureusement, Le travail permet non seulement d’occuper tous les espaces (aérien, terrestre, maritime), mais aussi le travail permet d’occuper la dimension temporelle. C’est pour cette raison qu’il existe des proverbes comme « le travail, c’est la santé ». En effet, certains individus ne supportent pas de ne pas travailler et développent des maladies dès qu’ils sont à la retraite. Ils ne savent pas meubler le temps et tombent dans la neurasthénie. Le travail, autrement dit, donne une raison de vivre à beaucoup de personnes.

  1. Le travail est libérateur car il nous évite l’oisiveté.

Si, on ne meuble pas le temps par une occupation productive, il y a un fort risque de développer des vices, de sombrer dans la décadence. La plupart des individus ne sauraient pas gérer des vacances perpétuelles. Le proverbe, « l’oisiveté est la mère de tous les vices » n’est donc pas une légende. Ne pas savoir quoi faire de sa journée quand on se lève peut entraîner des comportements addictifs comme l’alcoolisme, le tabagisme.

  1. Le travail est libérateur parce qu’il permet l’entrée dans l’âge adulte.

Autrefois, on passait de l’enfance à l’âge adulte sans transition, car on passait directement très tôt de l’école au monde du travail. La plupart des individus n’avaient pas des parents pouvant financer des études supérieures, aussi, se contentait-on, en général, du certificat d’études. La scolarité, par conséquent, s’arrêtait aux environs de 10-12 ans. Les gens confrontés à la réalité du monde du travail étaient mâtures plus tôt. Aujourd’hui avec l’allongement de la durée des études, est apparue ce qu’on dénomme l’adolescence. Ainsi l’adolescence, telle que nous la connaissons est un phénomène sociologique relativement récent. L’avantage considérable qu’apporte le travail, c’est une certaine maturité, car avoir du travail, c’est avoir des responsabilités.

  1. Le travail est libérateur, car il permet l’intégration sociale.

Avoir un travail confère une identité sociale, et le chômage, (même s’il est aujourd’hui un phénomène de masse) n’est toujours pas admis dans les mentalités. Ne pas avoir de travail, c’est quelque part être condamné à « une mort sociale ». Le drame du chômage n’est donc pas que financier. Un individu qui ne travaille pas est souvent  perçu  comme « un bon à rien ».

  1. Le travail est libérateur, car il donne accès à un salaire.

Le travail, par le salaire, donne à l’individu une certaine liberté d’action par un pouvoir d’achat. Bien entendu, si le salaire est trop bas, le travail devient une exploitation qui permet tout juste la survie. Mais si le travail donne accès à un salaire décent, il permet à l’individu de s’intégrer au circuit économique.

Nous pouvons donc dire comme Voltaire que « le travail nous évite trois grands maux : l’ennui, le vice et le besoin ». Pour toutes ces raisons que nous venons d’évoquer, le travail apparait tellement indispensable à l’être humain que nous pouvons dire que le travail n’est pas seulement un devoir, mais aussi un droit. On parle de nos jours de donner à chacun un revenu sans travailler (thème du Revenu Universel que l’on trouve dans certains programmes de gauche), il faudrait plutôt penser à donner à chacun une réelle place par le travail. Certains diront qu’il n’y a plus assez de travail pour tous à cause du machinisme qui remplace partout le travail humain. Certes, cela est vrai, mais dans certaines professions, les personnes ont trop de travail. Il faudrait mieux répartir les tâches à accomplir pour le bon fonctionnement de notre société, par exemple les juges se plaignent d’avoir trop de dossiers. Donc, il faudrait dans certains domaines comme la justice embaucher plus de personnel. Enfin, il faudra penser aussi à diminuer encore le temps de travail. Avoir moins de temps de travail par jour, libérerait du temps pour que les individus puissent plus s’occuper de leurs enfants, ou faire un loisir (sport, lecture, musique, cuisine, peinture, jardinage …). Les philosophes se sont penchés sur ce problème et Thomas More dans son Utopie nous décrit une société où les individus n’ont qu’un temps de travail obligatoire de trois heures par jour, le reste du temps, les personnes peuvent vaquer à des occupations permettant de développer leur personnalité.

CONCLUSION

Le travail n’est libérateur qu’à certaines conditions (salaire décent, temps de travail pas trop étendu, travail intéressant).  Le travail, est le plus souvent une tâche ingrate à accomplir, et la « vraie vie » paraît être ailleurs qu’au travail. De plus, le travail n’est libérateur que si l’on a droit aussi au repos. Ainsi le mythe de la Genèse dans le Pentateuque est instructif sur ce point puisqu’on nous dit que Dieu lui-même, au septième jour, se repose. Si Dieu lui-même a besoin de repos! … il en est encore plus question pour l’être humain. D’ailleurs le rythme de la semaine en sept jours dans le calendrier grégorien est issu de ce fameux mythe de la Création dans la Genèse. Après six jours de travail, l’homme a droit au repos le dimanche. Ceci est donc paradoxal, le travail n’est libérateur que s’il s’accompagne d’un droit au repos. Mais le penchant à se reposer et à ne rien faire est aussi une tentation pour l’homme. Ainsi Rousseau remarquait : « Ne rien faire est la première et la plus forte passion de l’homme après celle de se conserver. Si l’on regardait bien, l’on verrait que, même parmi nous, c’est pour parvenir au repos que chacun travaille, c’est encore la paresse qui nous rend laborieux ». Ainsi les élèves travaillent leurs devoirs scolaires en pensant impatiemment à leur prochaine grandes vacances d’été et les travailleurs, à l’âge adulte, sont aussi motivés par leur droit aux congés payés !

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