L’EXIL D’ALBOURI (1967) de CHEIK ALIOU NDAO.

LE RÉSUMÉ DE LA PIÈCE.
TABLEAU 1 (À la place publique).
Samba s’adonne à ses incantations habituelles ; interpellant le soleil avec qui il entre en intense communion, il exalte les pouvoirs du Verbe. À bien l’écouter, il a l’air d’un poète qui entreprend les louanges de son aura. Mais ce dithyrambe ne sera que de courte durée puisque c’est Beuk Nèk qui, entrant en scène pour déposer deux trônes, l’interrompt, l’interroge sur ses croyances animistes et le sermonne sur le devoir qui lui est dévolu de rassembler le peuple puisque bourba en a donné l’ordre. Tel que le poète incompris (à l’instar de l’albatros avec les marins dont parle Baudelaire dans Les Fleurs du Mal ou bien même de Chatterton dans son entretien avec Mr Beckford imaginé par Vigny dans une pièce théâtrale éponyme), Samba plaint l’homme et ceux qui méconnaissent ou sous-estiment son art, avant de se décider à appeler le peuple grâce à son tam-tam. Celui-ci se forme bien vite et chacun court aux nouvelles. L’apparition du roi Albouri et du prince Laobé Penda, suivie de l’élévation par l’un du rang de l’autre (désormais  »beur diack »), est ponctuée de louanges qui fusent de toute part. Mais ces festivités sont vite émoussées par un coup de théâtre : un espion commissionné revient annoncer la mort de Lat Dior et surtout l’invasion progressive des hommes  »couleur de terre cuite » (les Blancs envahisseurs) aidés par des  »spahis » (soldats noirs sous leurs ordres) armés de  »machines qui crachent le feu », c’est-à-dire de fusils et de canons. Spontanément, le prince recommande de prendre les armes mais le roi impose de la retenue et invite ses  »diarafs » à la réflexion.
TABLEAU 2 (À la cour du roi, réunion du conseil).
Les dignitaires réfléchissent à la meilleure option qui s’impose. Ils semblent procéder par élimination : celle de Samba Yaya Fall qui a préféré le suicide au déshonneur est la moins préconisée même si elle est symbolique ; celle de faire alliance comme Tanor Dieng en a tenté l’expérience avec le gouverneur Prosper Dodds n’est pas à exclure, même si ce dernier est très versatile ; mais c’est surtout celle d’une attaque par surprise comme à Naodourou qui est la plus téméraire et la plus validée par les dignitaires. Toutefois,ces propositions sont balayées d’un revers de main par Albouri qui les juge inefficaces. Il s’entretient par la suite avec le prince Laobé Penda à qui il propose l’exil. Ce dernier se cambre ; une vive altercation, une atmosphère électrique, s’installe : « jetons-nous devant l’ennemi », peste-t-il. « Nos ennemis ont des machines que nous n’avons pas », rétorque le roi Albouri craignant un génocide. Ce dernier explique à son demi-frère sa proposition avant de la rendre publique : se rendre à l’Est, au Niger, à Ségou plus précisément, pour arrondir les rangs de l’armée d’Ahmadou Cheikhou, fils d’Omar, et riposter en plus grand nombre. Quand le prince qualifie cette décision de s’exiler comme une fuite du havre de paix, un abandon des vestiges du passé, un déshonneur pour la terre ancestrale léguée, le roi, lui, explique que « mourir sur les champs de bataille n’est pas la seule forme de bravoure ». Encore plus opiniâtre, le prince sort sans démordre. Justement, sa sortie fracassante coïncide avec l’entrée en scène de deux femmes : Mame Yaye et Linguère Madjiguène. La reine mère demande ce qui peut bien justifier la raison de toute cette agitation du prince croisé en chemin, ou encore la présence des  »diarafs » convoqués à Yang Yang. Albouri leur parle du choix imminent de l’exil. Ni les supplications, ni les prédictions des génies, ni toute autre proposition n’amadouent le roi. Il a d’ailleurs chargé la  »linguère » d’en informer Sêb Fall. Celle-ci manifeste de l’arrogance, un esprit rebelle à toute compromission face à ses envies de femme qu’elle tient à rester : « je suis femme avant d’être reine », rétorque-t-elle lorsque, n’ayant même pas l’opportunité de l’aviser de l’exil, Madjiguène lui demande : « est-ce le langage d’une reine ? » Cet entretien finit donc en queue de poisson ; c’est un peu comme la relation (ici plus conflictuelle) qui existe entre Antigone (Sêb Fall) et Ismène (Madjiguène), du moins dans la façon d’appréhender la vie.
TABLEAU 3 (À la cour du roi, deuxième et dernière réunion du conseil).
L’avis des dignitaires du royaume est unanime : le combat ! En outre, dès que le roi Albouri, après avoir battu en brèche toutes les propositions, prononce le mot  »exil » comme ultime recours, c’est la consternation. En réalité, ils sont tous d’accord avec la notion d’honneur à préserver puisque « quand on a l’honneur sauf, on a tout avec soi », mais ce sont les voies et moyens proposés par le roi qui ne sont pas appréciés par tous les dignitaires : « le Djoloff ne peut survivre dans l’indignité ». Fou de rage, le prince fait savoir que, en raison de son nouveau statut de commandeur de la cavalerie de Varhôh, il a convoqué des hommes armés pour encercler le  »tata », forteresse imprenable, et empêcher l’exil. Très surpris et fâché, le roi s’apprête à le mettre aux arrêts mais revient à de meilleurs sentiments lorsque Samba use du pouvoir de son verbe fédérateur pour calmer les ardeurs opposées. Dans une longue tirade, Albouri justifie que, sans le peuple, le trône ne signifie pas grand-chose. Puisque, durant ces altercations, seul le  »diaraf » des esclaves a approuvé la sage décision du roi, ce dernier le somme de surveiller les faits et gestes du prince et de prendre en filature les dignitaires.
TABLEAU 4 (Conseil des dignitaires tenu en secret).
Se disant que ce conseil est moins un complot ourdi que les préparatifs d’un assaut, les dignitaires rendent un dernier acte d’allégeance plus solennel au prince mais avec des raisons diverses dont le dénominateur commun est le domaine plus que le royaume, le pouvoir plus que le peuple. Surpris en train d’espionner, le  »diaraf » des esclaves est arrêté et conduit manu militari devant les dignitaires qui méprisent cet acte jugé ignoble et le font fusiller. Désormais, entre un roi et le Djoloff, entre l’assaut à Côki et l’exil d’Albouri, le choix ne se pose plus : la route vers Côki est toute tracée.
TABLEAU 5 (À la cour, chez la reine mère).
C’est toujours le même ton dans la houleuse discussion entre Linguère Madjiguène et Sêb Fall. Cette dernière ne comprend pas pourquoi le roi, son mari, a cette fâcheuse manie de lui parler par personne interposée. Pire encore, la nouvelle de l’exil qu’elle apprend de la bouche de la reine mère la fait déchanter. Elle réalise la perte de son rang, de sa réputation et rappelle : « je me suis mariée à un roi [si Albouri reste]. Pas à un sujet [si Albouri s’exile] ». Noyée dans un halo de souvenirs mélancoliques pleins de promesses jadis, dans une tirade qui sonne comme une longue litote, la reine mère se lamente aussi en repassant le film de ses efforts devenus vains.
TABLEAU 6 (À la cour, chez le roi).
C’est un tête-à-tête empreint de fermeté et de compassion, de lyrisme et de raison, entre sentiment amoureux et sentiment patriotique, qui s’établit entre un roi et son sujet ou, et de plus en plus, entre un mari et son épouse. Afin d’épargner la jeune femme des dangers et d’autres difficultés sur cette longue route vers l’exil, de surcroît, dans le comble de l’incertitude, Albouri annonça à Sêb qu’il la reverrait auprès de ses parents du Cayor et qu’ensuite il la ferait escorter jusqu’auprès de lui. Pressentant que çe serait peut-être la dernière fois qu’elle aura cette occasion d’être aussi près d’Albouri, la femme se rapproche de son homme, lui tient la main, voudrait lui manifester tout son amour, son envie d’avoir ne serait-ce qu’un enfant, une fille, de préférence… Soudain, derrière le vestibule, Samba annonce discrètement sa présence. Le couple se reprend, Sêb sort et entre Samba. Ce dernier annonce au roi le pacte signé par Laobé Penda et le gouverneur de Saint-Louis. L’exil devenu de plus en plus imminent, le roi convoque Beuk Nèk et lui donne des instructions sur la stratégie de retraite : terre brûlée, voyage nocturne, points de chute, de Yang Yang à Ségou. Samba procède à des incantations pour conjurer le mauvais sort et pour ragaillardir davantage le roi afin de lui faire posséder l’une après l’autre, les vertus antinomiques du vent, de la pluie et du feu.
TABLEAU 7 (À la place publique de Yang Yang).
Le peuple est rassemblé pour être informé du périple. Sa détermination et celle du roi sont au beau fixe. Pour preuve, le souverain fait égorger vif un sujet dissident, si opposé à la décision du roi qu’il voulait polluer les esprits de certains.
TABLEAU 8 (Sur le chemin de l’exil).
Des guerriers, sous la houlette de Beuk Nèk investi du pouvoir de tendre une embuscade, tardent à rentrer au camp près du fleuve qui entrera bientôt en crue au point de risquer de ralentir, voire d’empêcher la progression du peuple vers Ségou. Comble de tout, la santé de la reine mère est si fragile que le roi est inquiet à plus d’un titre… Nouveau coup de théâtre ! La reine Sêb Fall fait partie du convoi rejoint en cachette. Au lieu d’en vouloir à Samba, le facilitateur de cette manigance, le roi est à la fois fier et heureux de ce revirement. Il annonce la nouvelle à la reine mère et à Madjiguène : « ce voyage sera une bonne école pour Sêb ». Revenue à de bien meilleurs sentiments, cette dernière avoue : « j’ai perdu mon arrogance pour faciliter la tâche à Albouri ». Quand Beuk Nèk arrive enfin, il fait l’état des lieux sans tarder : le guet-apens tendu à Yang Yang a fonctionné ; malgré quelques pertes en vies humaines, ils ont su retarder ou, mieux encore, décourager toute intention d’être poursuivis par les  »spahis » et la troupe armée formée par Laobé Penda et les dignitaires qui comptent leurs morts et soignent leurs blessés.
TABLEAU 9 (Sur le chemin de l’exil).
Sans aucunement utiliser la langue de bois, le roi représente aux yeux du peuple toutes les incertitudes du voyage, ses dangers, ses difficultés à venir et va jusqu’à encourager ceux qui voudraient encore rebrousser chemin, surtout que Yang Yang n’était encore qu’à quelques encablures. Mais cette harangue fait former un bloc encore plus uni à la décision du roi, comme l’est le feu de la chaleur. La procession est en marche. Autant Samba était le premier à parler dans un prologue, autant il clôt l’histoire, dans l’épilogue, par le même ton incantatoire, non sans oublier de procéder à une prolepse pour parler de ce qui se passera : attaque à Nioro, capture de Bouna le fils d’Albouri, mort du roi transpercé d’une flèche à Dosso, peuple dispersé… grâce à la magie prémonitoire et immortelle du verbe.
Issa Laye DIAW
Donneur universel.
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